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Biographie d'Henri Irénée Marrou

I. Enfance et prime jeunesse ( 1904 – 1925)

Henri Irénée Marrou est né le 12 novembre 1904 à Marseille. Il était le fils unique de Louis Marrou et d’Alphonsine née Brochier, tous deux originaires de la Haute Provence. Louis Marrou était ouvrier typographe ( il devint par la suite représentant en matériel d’imprimerie) ; Alphonsine Brochier était artisane brodeuse, elle s’établit à son compte en créant un atelier de broderie occupant deux ouvrières, rue Paradis, au-dessus de leur appartement.

Henri Marrou fut « boursier de la République » ( comme il aimait le rappeler ) tout au long de ses études primaires et secondaires à Marseille, au lycée Thiers, jusqu’à la khâgne incluse. Il fut un élève brillant malgré deux handicaps : il était gaucher contrarié ( ce qui s’imposait à cette époque ), et souffrit assez tôt d’une légère déficience auditive due à des otites alors mal soignées. ( Dès l’âge de 40 ans il y remédia par l’usage d’un appareil «  Sonotone »). Très tôt il aima lire et souffrit du manque de livres et de conseils de lecture. A son entrée en 4ème, il choisit le provençal comme 2ème langue vivante et devint rapidement poète et prosateur « félibrige ». Ses parents étaient conscients de ses aptitudes et fiers de ses succès. Un grand-oncle, curé de Laragne, le perfectionnait en latin pendant les vacances d’été qu’il passait toujours en Haute-Provence, dans le Gapençais – région de France qu’il considéra toujours comme sa « petite patrie ». Il bénéficia dès l’âge de 8 ans de leçons de piano, sacrifice financier pour ses parents, dont il leur fut toujours reconnaissant. Louis Marrou, comme typographe, était représentatif de l’élite ouvrière, il fut membre actif du « Syndicat du livre », fonda une coopérative ; son fils estimait avoir hérité de lui sa fibre syndicale. Alors que son père était agnostique, sa mère était pieuse et veilla à ce qu’il reçût une première éducation chrétienne.

Après un baccalauréat obtenu dans l’option «  mathelem », Henri Marrou effectua les deux années de classes préparatoires ( littéraires) au lycée Thiers et fut reçu premier, en 1925, au concours d’entrée littéraire (option maths) à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm.

II. Les « années d’École »(1925-1929)

Ces années furent pour Henri Marrou merveilleuses. Il nous a dit souvent qu’à dater de son entrée à l’École comme « cacique » ( premier  reçu) en 1925, «  un tapis rouge s’était déroulé »  devant lui . Il profite avec ivresse de toutes les occasions d’enrichir ses savoirs qui lui sont proposées dans les hauts lieux parisiens de la science, de la culture, des arts : « l’École » elle-même, les bibliothèques, les spectacles, les concerts, les rencontres de grands esprits. C’est alors que se précise sa vocation d’historien de l’antiquité : il la doit à un professeur exceptionnel, Jérôme Carcopino, qui se distingue de ses collègues positivistes ( Langlois, Seignobos etc. dont H.I. Marrou a tôt fait de mesurer les limites) par sa largeur d’esprit, sa grande culture et son humour.

Dès son entrée à l’École, Henri Marrou y rencontre son aîné d’un an, Paul Vignaux, qui devient et restera toujours son plus grand ami : c’est un jeune philosophe qui a déjà trouvé son maître, Etienne Gilson, et son sujet de prédilection, la philosophie médiévale du « nominalisme » illustrée principalement par le moine franciscain Dun Scott. Vignaux et Marrou, émanant de milieux populaires, doivent leur ascension intellectuelle et sociale à la haute culture, mais ne renient rien de leurs origines – d’où leurs opinions «  de gauche » et leur engagement syndical. Sous l’impulsion de Vignaux, Marrou, éduqué en catholique pratiquant, découvre l’illumination prodigieuse de toute la vie par la foi : dès le premier camp de Barèges, dans les Pyrénées, où il est amené par Vignaux et rencontre le Père Dieuzayde ( un Jésuite exceptionnel, grand adversaire de l’Action Française), puis aux retraites, à Gentilly, du « groupe tala » de l’École (formé sous l’impulsion du Père Portal ). La tradition de ce groupe est d’inviter des sommités intellectuelles chrétiennes à s’adresser aux normaliens, Marrou y rencontre de jeunes « anciens » ( Jean Guitton, le Père Jean Daniélou ), il écoute le Père Teilhard de Chardin, s’entretient avec lui … À partir de ces expériences, sa foi chrétienne s’éclaire et se renforce, sa vocation d’historien se précise, en réaction à la fois contre la génération positiviste et contre l’étroitesse d’esprit d’un monde catholique effrayé par la modernité. La compatibilité essentielle de l’intelligence et de la foi devient pour lui une évidence - qui s’est quelque peu banalisée depuis lors, mais ce n’était pas du tout le cas dans les années 20-30.

C’est alors aussi qu’il est introduit chez le musicologue Louis Laloy, proche de Debussy, qui fut secrétaire général de l’opéra ; son fils Jean, très bon pianiste et compositeur en herbe avant d’entrer dans la carrière diplomatique, de 10 ans plus jeune qu’Henri Marrou, deviendra un de ses très grands amis et lui fera partager son admiration pour le compositeur russe émigré Arthur Lourié.

Cependant Marrou a très vivement conscience d’appartenir à une génération « décadente », celle de l’entre-deux guerres qui ne trouve pas, au-dessus d’elle, de véritables maîtres à penser ( Péguy est mort prématurément en 1914 ) : d’où le succès, dans cette génération, du livre de Gibbon, Decline and Fall of the Roman Empire et de la notion spenglerienne de Dark Ages. )

En 1928, Henri Marrou, lors d’une excursion géographique à Grenoble, a rencontré une étudiante en histoire et géographie, Jeanne Bouchet, sa future femme. Cette année-là il soutient son «  diplôme d’études supérieures » sur «  La vie religieuse dans la cité gallo-romaine de Nîmes ». En 1929 il est reçu à l’agrégation d’histoire puis effectue son service militaire et devient officier d’administration. En deux ans il a aussi appris le grec.

Le 7 avril il a épousé Jeanne Bouchet.

III. Entre l’agrégation et la doctorat ( 1930-1939) :
l’Italie, puis le Caire, et l’immédiat avant-guerre.

Admis comme membre de la prestigieuse « École de Rome », Henri Marrou s’installe à Rome pour deux ans ( 1930-1932) avec sa femme ; ils ont en 1931 leur premier enfant, Françoise Romaine. C’est à Rome que le jeune historien de l’antiquité définit son sujet de thèse de doctorat, Saint Augustin et la fin du monde antique, faisant ainsi le choix d’une époque dite de « décadence » et d’ une des personnalité éminentes de l’élite intellectuelle de son temps, qui fut un des plus grands Pères de l’Église. Il devient aussi expert en archéologie paléochrétienne, à Rome même, et lors d’excursions archéologiques en Sicile et dans le Maghreb.

Afin de poursuivre ses travaux à proximité de Rome, Henri Marrou obtient ensuite son détachement à l’Institut français de Naples de 1932 à 1936 : c’est à Naples que naît en 1933 son deuxième enfant, Jean Paul. Catherine Marie est née à Grenoble, en 1936, pendant les vacances d’été. Depuis 1934, c’est dans le « chalet » du Curtillard, acquis par son beau-père ( commune de La Ferrière, canton d’Allevard dans l’Isère) qu’Henri Marrou passera avec bonheur, en famille, toutes les « vacances » d’été de sa vie, vacances dédiées principalement à l’écriture de ses livres, dans le sein de sa famille et au cœur de la montagne.

Saint Augustin avait été le témoin et le bénéficiaire d’une magnifique civilisation «  classique », et l’avait vue sombrer d’un coup dans la barbarie : or cette barbarie, Marrou la voit monter, lui aussi, en Italie, sous le nom de fascisme, entre 1932 et 1936. Dès lors il ne cessera de lutter contre elle en militant ardemment pour le développement de la culture et pour l’approfondissement de la foi chrétienne : dans la revue Politique (de 1929 à 1934), dans la revue Esprit à partir 1933 ( date de sa première rencontre avec Emmanuel Mounier), et par son premier livre au titre révélateur, Fondements d’une culture chrétienne ( 1933), le premier de ses livres qui soit publié sous le pseudonyme d’Henri Davenson .

En 1937-1938, Henri Marrou obtient son détachement à l’Université du Caire. Il fait imprimer ses thèses et les soutient brillamment à la Sorbonne en février 1937 : la thèse principale, Saint Augustin et la fin de la culture antique, et la seconde ( en archéologie), Scènes de la vie intellectuelle figurant sur les monuments funéraires romains.

En 1938-1939 il est Maître de conférences d’Histoire ancienne à la Faculté des Lettres de Nancy. Mais la guerre ayant été déclarée le 9 septembre 1939, il est mobilisé dans sa ville natale, Marseille, comme officier du service de santé.

IV. La guerre et l’occupation, à Montpellier puis à Lyon( 1940 – 1945).

Démobilisé en septembre 1940 (en tant que père de trois enfants ), Henri Marrou exerce comme chargé d’enseignement d’Histoire ancienne à la Faculté des Lettres de Montpellier pendant l’année 1940-1941. Puis il est nommé Professeur dans la même matière à la Faculté des Lettres de Lyon, de 1941 à 1945. La qualité exceptionnelle de son enseignement a laissé dans cette ville de grands souvenirs. Il s’affirme en outre comme érudit avec de nombreux articles spécialisés sur Augustin et sur l’histoire de l’Église ; il est co-fondateur ( ou parmi les premiers collaborateurs) de deux grandes entreprises savantes, la « Revue du Moyen âge latin », et la collection « Sources chrétiennes ». Il est devenu un membre actif de la « Paroisse universitaire », y assurant dès lors et jusqu’à la fin de sa vie des conférences et des enseignements spirituels, participant régulièrement à ses retraites.

Dès l’armistice, son attitude politique est d’être un « résistant à l’état pur » comme il l’écrit dans ses Carnets posthumes (Carnet XI, p. 467). Il entre immédiatement dans la Résistance après s’être investi ( aux côtés de Jean-Marie Soutou, de Joseph Rovan, de Germaine Ribière) dans « L’Amitié chrétienne » qui s’est donné pour mission le sauvetage des Juifs : il en héberge provisoirement certains, en « parraine » d’autres sur de faux certificats de baptême, use avec succès de sa qualité de savant chrétien pour influencer en leur faveur le Cardinal Gerlier ( qui était « vichyssois ») ; il publie dans la presse clandestine ( « Cahiers de Témoignage chrétien », auprès de Jésuites comme de Lubac, de Dominicains comme Chenu, du Père Fessard, d’André Mandouze ) ; il laisse transparaître ses opinions dans son enseignement très écouté ; il devient un « maître à penser » pour bon nombre de ses étudiants ( Jean-Marie Domenach, Gilbert Dru, Janine Assas, etc.), notamment lorsqu’ils doivent faire le choix entre le S.T.O. et le maquis ; il demeure un des fidèle d’Emmanuel Mounier « exilé » à Die après son incarcération pour délit d’opinion.

Plus que jamais, en cette période de « barbarie », Henri Marrou mise sur la culture libératrice. Il apporte en 1941 son concours au mouvement (provisoirement autorisé) «  Jeune France ». Il assure mensuellement, salle Rameau, des conférences sur la musique illustrées par des interprètes bénévoles. Soucieux des générations à venir, il rédige un «  protoschéma de réforme universitaire » qui sera diffusé clandestinement avant de paraître dans Esprit en décembre 1944.

Deux livres d’Henri Marrou, sont écrits pendant ces années, tous deux paraîtront en Suisse : son Traité de la musique selon l’esprit de saint Augustin et Le Livres des chansons, introduction à la connaissance de la chanson populaire française [suivie de ] 109 belles chansons anciennes choisies et commentées par Henri Davenson.

Lyon est libéré le 3 septembre 1944. Henri Marrou est appelé à siéger dans le Comité de Libération de la ville ; il en démissionne au bout de trois semaines, écœuré par la mise en œuvre de l’épuration. Il s’efforce surtout, dès lors, de préserver « l’ élan vers le haut » qu’a représenté la Résistance et de préparer la « génération des mitraillettes » à s’instruire, à se former et à construire l’avenir. Il apprend sa nomination à la Sorbonne comme professeur d’Histoire des religions.

V. Henri Marrou à la Sorbonne et au sommet de sa carrière ( 1945 – 1975).

À la rentrée de 1945, Henri Marrou et sa famille s’installent à Châtenay-Malabry, dans le seul appartement alors restauré de la propriété des Murs Blancs acquise avant la guerre par Esprit avec l’aide d’un mécène ; à partir de 1946 ils y seront rejoints par les Mounier, les Fraisse, les Domenach, les Baboulène , dans une « société immobilière » profondément amicale sinon communautaire.

Comme professeur d’une des options d’Histoire ancienne - il  consacre son enseignement à l'Histoire ancienne du christianisme -  il voit très tôt affluer vers ses cours de nombreux étudiants non spécialistes, son enseignement étant réputé comme enrichissant pour l’esprit et le cœur, ouvert sur tous les domaines de la culture et sur les questions d’actualité, et plein d’humour. Il ne dissimule pas qu’il est croyant et catholique, mais respecte rigoureusement les impératifs de la laïcité.

Comme chercheur, il anime chaque mercredi un séminaire où se rassemblent « diplômitifs », « thésards », mais aussi spécialistes reconnus français et étrangers, laïques et clercs. Ce séminaire extrêmement productif autour de thèmes annuels soigneusement choisis donnera bientôt naissance au centre de recherches «  Le Nain de Tillemont » dont Henri Marrou obtiendra en 1966 qu’il soit reconnu et financé par le C.N.R.S. Soucieux de la carrière de ses meilleurs chercheurs, il obtient pour eux postes ou des détachements au C.N.R.S.; aux Editions du Seuil dont le directeur, Paul Flamand, est un de ses amis, il fait créer la collection Patristica Sorbonensia où sont éditées, dûment subventionnées, les thèses écrites sous sa direction. Il est membre actif de nombreuses sociétés savantes. Deux grandes entreprises collectives voient le jour sous son impulsion : La Prosopographie chrétienne du Bas-Empire ( pour le monde ecclésiastique) et le Recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule.

Sa notoriété s’étend largement à l’étranger, en Italie , en Allemagne, en Grande Bretagne, aux Pays Bas, en Algérie, en Tunisie …  Il participe à de nombreux colloques internationaux, en organise lui-même, sur saint Augustin, sur toute la période de l’Antiquité tardive ( il est l’inventeur de cette dénomination ), sur l’archéologie paléo-chrétienne. Il sera titulaire de nombreux doctorats honoris causa. De 1948 à 1968 il sera invité par l’Institut d’Études médiévales de Montréal à assurer tous les deux ans six semaines de cours. En 1967 il est élu membre de l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles lettres).

Plusieurs grands livres sont médités puis édités par Henri Marrou durant ces années, sans parler de centaines d’articles et de compte rendus d’érudition. En 1948 paraît son Histoire de l’Éducation dans l’Antiquité, en 1952 son édition de l’Épitre à Diognète, en 1954 De la connaissance historique, en 1955 Saint Augustin et l’Augustinisme, en 1960 son édition du Pédagogue de Clément d’Alexandrie, en 1961 Les Troubadours, en 1963 sa large contribution à la Nouvelle Histoire de l’Église ( 303 – 604), en 1968 Théologie de l’histoire.

 

Le professeur et le savant qu’est Henri Irénée Marrou continue d’être un homme engagé, comme chrétien et catholique, comme syndicaliste ( S.G.E.N.), comme citoyen français, comme défenseur de la culture et d’un enseignement qui devrait, selon lui, tout en assurant l’acquisition des « techniques », ouvrir l’accès à la haute culture de tous ceux qui en auraient le désir.

Il écrit de nombreux articles dans les « Cahiers de la Paroisse Universitaire » ( puis dans les « Cahiers des Universitaires catholiques »), dans « Témoignage chrétien », dans le « Bulletin du Centre St Jean Baptiste » etc., participe activement aux « Semaines des Intellectuels catholiques », aux activités du « Centre Richelieu », en tant que conférencier et animateur, il participe au moins deux fois par an à des retraites spirituelles, comme simple fidèle ou comme conférencier. Enfin il en vient à fonder, avec un groupe très motivé de laïques et de clercs, la revue Les quatre fleuves qui propose une formation théologique, spirituelle et scripturaire à un public intellectuellement exigeant ( premier numéro paru en 1973).

Dans la revue Esprit on recourt à Henri Marrou sur les problèmes d’éducation et sur les problèmes d’Église. En 1945, il y prend position pour le libre choix de la laïcité, contre l’obligation faite aux catholiques d’inscrire leurs enfants dans une «  école libre » (confessionnelle) - ce qui suscite contre lui de très vives réactions. En 1949, il publie l’article « Trois apostilles » où il s’oppose, en tant que chrétien, à certaines assertions de Jules Isaac dans Jésus et Israël ( de 1948) : cet article lui vaut de nombreuses et durables inimitiés et conduira à sa démission des «  Amitiés judéo-chrétiennes » dont il était co-président avec Isaac. En 1950, à propos de l’encyclique Humani generis, il donne à Esprit un grand article «  Du bon usage d’une encyclique » qui suscite de nombreux échos. En 1951, une note sur « Sainteté et intégrisme » ( après la béatification de Pie X) lui vaut une sévère réprimande du Cardinal Liénart au nom de l’assemblée des cardinaux et archevêques. La mort subite d’Emmanuel Mounier en 1950 ajoute au chagrin d’Henri Marrou une vive inquiétude pour l’orientation de la revue ; il met en garde ses amis « chrétiens progressistes » ( derrière Jean Lacroix) contre la séduction exercée sur eux par le marxisme ; Lacroix et Marrou démissionneront en 1957 du comité de rédaction, au profit d’une « jeune » équipe dirigée par Jean-Marie Domenach. Mais Henri Marrou continue d’assurer la critique musicale, avec une liberté d’esprit qui séduit de nombreux lecteurs, y compris des musiciens et des musicologues. Grâce à cette tribune, il contribué, notamment à « lancer » en France l’œuvre d’Arthur Lourié.

Pendant la « guerre d’Algérie », Henri Marrou est personnellement favorable à l’indépendance. En 1956 il est la première personnalité à dénoncer hautement la torture pratiquée en Algérie, dans un article paru le 5 avril sur la « une » du Monde, intitulé «  France, ma patrie » ( article suivi d’un autre sur le même sujet, «  France, prends garde de perdre ton âme », dans Témoignage chrétien en novembre) ; les pouvoirs publics le traitent ironiquement de « cher professeur », une perquisition bien vaine sera diligentée jusque dans son bureau de Châtenay-Malabry. En 1957, il s’engage publiquement aux côtés Pierre Vidal-Nacquet pour que lumière soit faite sur la disparition de Maurice Audin.

Bien que très conscient de la sclérose des institutions universitaires qu’il dénonce depuis longtemps, Henri Marrou ne s’est pas manifesté lors des événements de « mai 68 ». Viscéralement étranger au clan des conservateurs, il était par ailleurs inquiet pour l’avenir, celui de l’université et celui des étudiants, avenir compromis selon lui par la griserie « gauchiste » du moment, qui n’est pas une véritable force révolutionnaire. Il s’efforce d’assurer au mieux, dans les pires conditions, ses enseignements et les soutenances de thèses. En 1973 il démissionne du S.G.E.N., syndicat de gauche devenu «  gauchiste », en même temps que son fondateur Paul Vignaux et son secrétaire Charles Piétri. La même année il obtient son détachement au C.N.R.S. pour les deux dernières années de sa carrière.

VI.La trop brève retraite d’Henri Marrou ( 1975 – 1977)

Cette retraite s’annonçait heureuse et laborieuse, un peu plus paisible. En 1975, les amis et disciples d’Henri Marrou lui font l’hommage de Patristique et Humanisme, Mélanges ( recueil d’articles), volume composé largement sous ses conseils et avec sa collaboration pour le choix des articles reproduits et pour la bibliographie.

Mais tout s’assombrit avec la mort, le 9 janvier 1976, de Jeanne Marrou, dont la fragilité cardiaque préoccupait son mari depuis quelques années. Henri Marrou s’efforce de survivre à cette peine par un surcroît d’activités, de déplacements, de colloques. Il achève d’écrire son dernier livre, Décadence romaine ou Antiquité tardive ?

À la rentrée d’octobre 1976, l’aînée de ses petits enfants, Cécile Flamant, vient habiter auprès de lui et poursuivre ses études de droit à la Faculté de Sceaux – cohabitation réussie pour l’un comme pour l’autre. Mais Henri Marrou est hospitalisé d’urgence, opéré d’une occlusion intestinale, et son organisme épuisé ne survit que quelques jours, après qu’il ait reçu le sacrement des malades de l’abbé Jean-Marie Lustiger, devenu quelques années auparavant son directeur de conscience. Il meurt le 11 avril 1977.

Deux livres posthumes d’Henri Marrou paraissent en 1978 : Christiana tempora. Mélanges d’histoire, d’archéologie, d’épigraphie et de patristique, et H.I. Marrou. Crise de notre temps et réflexion chrétienne ( de 1930 à 1975), avec une introduction de Jean-Marie Mayeur, une préface de Charles Piétri, et le complément de nombreux témoignages.

Un troisième livre, ses Carnets posthumes, est paru en 2006, édité par Françoise Marrou-Flamant, préfacé par le cardinal Jean-Marie Lustiger, analysé par Mgr Claude Dagens et présenté par Jacques Prévotat.

1Cette courte biographie peut être utilement complétée par le livre de Pierre Riché, Henri Irénée Marrou historien engagé ( préfacé par René Rémond), Les Éditions du Cerf, Paris 2003.