Vous êtes ici: Le citoyen » Contre les totalitarismes


H. Marrou vit en Italie de 1930 à 1937 (Ecole Française de Rome puis Institut français de Naples). Il y est témoin de l'évolution du facisme, d'une tyrannie autoritaire nationaliste à un totalitarisme qui "subordonne l'individu tout entier aux fins terrestres de l'Etat". Il analyse et dénonce le facisme comme un retour  à un nouveau paganisme dans plusieurs articles: le premier dans Politique du 15 novembre 1933, " Impressions d'Italie", sous le pseudonyme (unique) de François Queylard; puis d'autres dans Esprit, en juin 1936 ( "Le facisme italien et la femme"), en septembre 1938 ( " Le racisme dans l'Italie faciste") etc. Ayant observé les moyens mis en oeuvre par le facisme italien ( omniprésence de la police, manipulation des masses par la propagande, "bourrage de crâne" à l'école et dans les mouvements de jeunesse...) il décèle aussitôt leur montée en force dans le nazisme hitlérien.

"Connaissant le facisme [... il n'a] "jamais ressenti la moindre tentation de mimétisme à l'égard des Allemands ni aucune admiration pour leur force, [n'a] jamais oublié la terreur nazie avant même qu'elle s'abattît sur nous, la torture et la persécution d'Israël". La guerre déclarée à l'Allemagne en 1939 a été à ses yeux "la croisade de la Croix du Christ contre la Croix gammée", et  Montoire une "capitulation honteuse". Dans le régime de Vichy, il ne voit que "bassesse, corruption, mensonge, âmes d'esclaves dopés" qui lui rappellent, "dès les premiers jours"  l'Italie mussolinienne qui l'avait "présensibilisé au virus faciste". La conviction que "la guerre n'est pas finie, que l'Allemagne n'a pas encore vaincu" motive son entrée immédiate dans la Résistance ( Carnets posthumes, p. 468-471). Mais  dès 1943 il s'inquiète du "péril montant" d'un néo-fascisme chez les jeunes maquisards ou résistants dont il prévoit qu'ils refuseront tout retour au "vieux parlementarisme" d'avant-guerre ; cette inquiétude demeure vivace après la libération. C'est en oeuvrant pour une réforme de l'éducation et pour l'expansion de la culture qu'il luttera contre la tentation totalitaire. 

Vis-à-vis du marxisme , la position de Marrou est très réservée d'emblée, alors que la proximité des communistes dans la Résistance, puis l'alliance  passagère de Staline avec l'Eglise orthodoxe pendant la guerre,  inspirent généralement de grands espoirs: l'équilibre mondial nécessiterait un rapprochement avec les pays de l'est pour contrebalancer l'influence des "anglo-saxons" ; quant aux chrétiens, ils voient dans le communismes et même dans le  marxisme une heureuse récupération de valeurs qui leur sont chères : souci de justice sociale, solidarité avec les pauvres.  Pour Marrou, l'idéologie marxiste athée, ouvertement totalitaire, ne pourrait être vaincue, en Russie, que par un réveil triophant de la foi orthodoxe; espoir vite déçu, après le retour des persécutions. Renseigné par ses amis et ses proches en poste à Belgrade, à Moscou, Marrou saisit  les occasions de militer contre l'idéologie marxiste:
     - lors de conférences et débats telle la  conférence « Marxisme et sens de l’histoire » prononcée le 16 février 1949 (pour les adhérents   du SGEN), le débat sur De la connaissance historique  organisé en 1955 par le C.C.I.F. où les participants ( Raymond Aron, Jean Hyppolite, Henri Marrou,  Pierre Pascal )  sont interpellés  par des étudiants communistes et  sévèrement mis en défaut.
     - en  assurant quelques  séances de  travail  pour les étudiants agrégatifs  dont les camarades bénéficiaient  d’une préparation spéciale par les professeurs marxistes.
 

  Vis-à-vis des "chrétiens progressistes" nombreux parmi les collaborateurs d'Esprit dans les années 1950-1960, Marrou est très réticent. Il compte sur Mounier, penseur profondément chrétien qui saura ne pas dériver trop loin vers le communisme. Après la mort prématurée de Mounier ( 22 mars 1950) Esprit continue mais Marrou, très minoritaire, est constamment attaqué; il répond par une note confidentielle au comité directeur de la revue, intitulée "D'un complexe d'infériorité doctrinale"( "printemps 1950") qui aggrave encore la tension. Il démissionne du comité directeur d'Esprit en janvier 1951 en même temps que Jean Lacroix, le plus ardent défenseur du compagnonnage avec les communistes, pour laisser place à une nouvelle équipe dirigée par Jean-Marie Domenach.