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Très tôt, dans ses cours, articles et comptes rendus  Henri Marrou  s’est  attaché à faire «  l’histoire de l’histoire » et à montrer la valeur relative de toute reconstitution du passé. Il analyse et discute de nombreux ouvrages  de méthodologie historique, participe, avec des communications, à plusieurs congrès internationaux de sciences  historiques et de philosophie. Sa critique du positivisme est  assez impitoyable. À Lucien Febvre et Marc Bloch, fondateurs de l’École des Annales, il reconnaît  le mérite d’ouvrir largement la documentation de l’historien  au-delà des seuls « textes »,  mais s’inquiète de voir naître un « néo-scientisme ».

Sa pensée s'élabore de plus en plus largement à partir de 1939 dans :

- Tristesse de l'historien ( à propos de la thèse de doctorat de Raymond Aron). Esprit, avril 1939, p. 11 - 47.

- Bergson et l'histoire, dans Henri Bergson, 2d. de la Baconnière, 1941, p. 213-221.

- Qu'est-ce que l'histoire ? dans: Le Sens chrétien de l'histoire (coll. "Rencontres",4) Lyon, 1942, p. 9-34.

- L'Histoire et l'Education, discours prononcé à la séance solennelle de rentrée, Annales de l'Unversité de Lyon, L'Université de Lyon en 1941-1942, p. 26-36 . Repris dans P. Riché, "Henri Irénée Marrou historien engagé" Le Cerf 2003, p.360-368.

- De la philosophie à l'histoire dans: Etienne Gilson (coll. "Rencontres", 30), Paris 1949, p. 71-86.

- De la logique de l'histoire à une éthique de l'historien. Revue de Métaphysique et de Morale, 1949, p. 248-272.

- Rapport sur : Histoire de la civilisation, I, Antiquité. Actes du X° Congrès international des Sciences historiques, I, Paris 1950, p. 235-340.

- D'une théorie de la civilisation à la théologie de l'histoire ( sur l'oeuvre d'Arnold J. Toynbee). Esprit, juillet 1952, p. 112-129.

- Philosophie critique de l'histoire et "sens de l'"histoire" dans : L'Homme et l'histoire, Actes du VI° Congrès des Sociétés de Philosophie de langue française, Strasbourg, 1952, p. 3-10.

- La Méthodologie historique: orientations actuelles, à propos d'ouvrages récents. Revue historique, juillet-septembre 1955, p. 256-270.

- Lettre à M. André Piganiol( à propos de son article: Qu'est-ce que l'histoire ?). Revue de Métaphysique  et de Morale, 1955, p. 248-250.

- L'Histoire et les historiens, seconde chronique de méthodologie historique. Revue historique, avril-juin 1957, p.270-289

Sa méthodologie historique  est exposée dans le livre De la connaissance historique ( 1954)  : Ce livre a été traduit en cinq langue, et a connu  six éditions. Quelques idées-force  peuvent en être signalées : l’histoire n’est pas une science objective (prétention des positivistes),  ce n’est pas non plus une spéculation sur le devenir de l’humanité ( Hegel ). Œuvre d’un historien, l’histoire est  connaissance  du passé des hommes par un homme ; elle ne saurait être « objective » mais elle est vraie  d’une vérité double, révélant à la fois le passé  et l’historien, répondant aux questions que celui-ci  a su lui poser. «  L’histoire est inséparable de l’historien. » Elle nécessite de lui  une vaste culture, lui permettant de comprendre les documents  dont il dispose, une vraie humilité et  une « sympathie » envers son sujet. La reconstitution du passé ne peut jamais être qu’extrêmement parcellaire, l’existence de structures et la recherche rétrospective de causes  nécessitent une grande prudence. La valeur existentielle de l’histoire tient  à ce qu’elle élargit l’horizon culturel, enrichit par la résurrection d’autres existences, démontre qu’elles échappent au déterminisme.Nous donnons   ici la table des matières analytique des dix chapitres de ce livre,  telle que la résume  Yves-Marie Hilaire dans De Renan à Marrou p. 201-202:

« 1. L’histoire se définit comme la connaissance du passé humain ; une fois connu comme passé, celui-ci est métamorphosé, rendu intelligible,  compris.

2. L’histoire est inséparable de l’historien, personnage toujours limité, et l’objectivisme positiviste est un leurre.

3. L’histoire se fait avec des documents variés qu’il faut découvrir et comprendre, ce qui suppose une technique, un art, une dialectique du Même et de l’Autre.

4. Cette dialectique conditionne la compréhension. Pour découvrir l’autre, l’humilité et la sympathie valent mieux que l’orgueil et le soupçon.

5. Du document au passé : si la critique est nécessaire, l’hypercritique stérilise la recherche. La vérité historique reposant sur la valeur attribuée au témoignage et à la confiance qu’on lui accorde,  la connaissance historique est issue d’un acte de foi.

6. L’instrument de la connaissance historique est le concept, mais la réalité du passé est toujours plus riche que ce qu’il peut recouvrir.

7. L’histoire est intelligible si l’historien sait dégager  l’existence de structures, en reconnaître les limites, préférer l’analyse des développements coordonnés à la recherche des causes, et se tenir en garde contre les mirages de la philosophie de l’histoire .

8. L’histoire a une valeur existentielle à travers les questions vitales que l’historien, parti à la conquête de la vérité, pose au passé.

9. L’histoire est vraie car elle révèle à la fois le passé et l’historien. Sa valeur déped de la valeur de l'historien.Sa vérité est réelle mais partielle.

10.L’histoire est utile car elle est connaissance de l’homme, récupération des valeurs culturelles dans  l’art et la pensée ; loin de conduire au relativisme, l’histoire nous délivre du déterminisme historique.

11. Conclusion: la fonction sociale de l'historien exige que la recherche aboutisse à une oeuvre, à un livre; l'historien se doit d'être un écrivain; l'oeuvre historique est une oeuvre d'art."

Principales publications postérieures à De la connaissance historique :

- La Foi historique. Les Etudes philosophiques, avril-juin 1959, p. 151-161.

- Les limites aux apports de l'histoire, dans Encyclopédie française, t.XX ( 1959), Le Monde en devenir, p20.18.7-16.

- Qu'est-ce que l'histoire ? dans : Ch. Samaran, L'Histoire et ses méthodes, I ( Encyclopédie de la PLéiade, XI),1961, p. 1-33.

- Comment comprendre le métier d'historien ? Même volume, p. 1465 - 1540.

-Philologie et histoire dans la période du pontificat de Léon XIII, dans : Aspetti della cultura cattolica nell'età di Leone XIII, Roma, 1961, p. 71-106.

- Troisième chronique de méthodologie historique. Revue historique, 1965, p. 139 -170.

- Le métier d'historien depuis cent ans. Revue de l'Enseignement supérieur, 1969, p. 8-11.