Vous êtes ici: Le chrétien » un homme dans l'Eglise

Henri Marrou, catholique romain, vit pleinement de sa foi : messe dominicale  avec les siens,  moments de prière quotidiens,  retraites spirituelles plusieurs fois par an. « Cet homme s’est laissé habiter par Dieu. Il a vécu de Dieu, il a vécu du Christ durant sa vie humaine. Et c’est pourquoi il demeure si  vivant »: c’est ainsi que Claude Dagens, évêque d’Angoulême, maintenant membre de l'Académie Française, conclut  le compte-rendu qu’il donne le 18 septembre 2006 des Carnets posthumes d’Henri  Irénée Marrou. Sur la vie religieuse et spirituelle de ce chrétien, laïc, marié et père de famille, ces  Carnets sont un témoignage direct.

Sur son éducation et sa formation religieuse chrétienne, catholique, voir  Biographie.
Dans sa jeunesse, aux camps de Barèges avec le Père Dieuzayde, il prend part aux réflexions qui aboutiront à la fondation de la J.E.C.  Son premier livre, Fondements d'une culture chrétienne (1934, signé Henri  Davenson)  est  écrit à la demande de ses « compagnons » qui voyaient en lui le « théoricien de l'équipe".
Dans  les années trente, ayant accueilli avec soulagement la condamnation de l’Action Française, il fait partie de la  génération dite (depuis lors) des non-conformistes »  (avec  Emmanuel Mounier, Etienne Borne, Denis de Rougemont …),  inclinant  du côté de saint Augustin plutôt que de saint Thomas mais reconnaissant la complémentarité de leurs théologies. Parmi les  « conformistes », il demeure très attaché aux  personnalités éminentes  d’Etienne Gilson et de  Louis Massignon,  il est plus réservé vis-à-vis de Jacques Maritain ou de Jean Guitton.

Participation active, régulière et bénévole  à l’éducation de la foi en milieu chrétien, et dans les revues catholiques et autres organes de presse. Il est très sollicité en raison de ses  compétences (histoire de l’Eglise, patristique, théologie).  
Pendant toute sa vie d’enseignant universitaire il est très présent  à la « Paroisse universitaire »  ( créée en 1911 par Joseph Lotte), participe à ses « Journées », y donne des exposés ( en 1942 au Puy-en-Velay, sur « La Joie chrétienne chez les Pères du désert », à Paris en 1946  sur « Les sources spirituelles de la liberté », à Aix-en-Provence en 1948  sur « Christianisme et histoire », à Rome en 1951 où il parle de « Rome leçon d’Eglise »), à Rome en 1951 (au lendemain des sanctions qui  ont frappé le P. de Lubac et autres Jésuites) sur « Rome leçon d’Eglise" etc, etc.
Membre actif du  « Centre Universitaire catholique » à partir de 1947, il en sera le président en 1964 ; il publie de nombreux articles dans ses Cahiers et dans d’autres organes de la presse catholique ( Témoignage chrétien, Lumière et Vie, La Vie  spirituelle, Axes etc.) ; il anime des sessions, des rencontres, donne des conférences aux étudiants catholiques (à l’E.N.S., au Centre Richelieu  animé  successivement par l’Abbé Charles le Père Balm puis le P. Lustiger), ainsi qu’ à la Cité Universitaire , à la J.E.C ., au Centre de formation pastorale universitaire.  Au Canada, il exerce une grande influence sur  la jeunesse catholique d’avant-garde, en guerre ouverte contre une hiérarchie intégriste, obsédée d’obéissance et de méfiance vis-à-vis de la liberté de penser.
Dans la revue "Esprit" il intervient à plusieurs reprises pour faire entendre la voix d'un historien du christianisme et d'un théologien  ; c'est dans ses pages qu'il  publie ses prises de position lors des moments-clés de la vie de l'Eglise (voir plus bas ) qui suscitent des réactions passionnées.

Prises de positions dans des moments-clés de la vie de l'Eglise.

L’Encyclique  Humani  generis (12 août 1950) « témoigne, malgré ses nuances, du raidissement doctrinal de la fin du pontificat de Pie XII » ; elle est discutée, contestée par les chrétiens désireux d’une plus large liberté de pensée, eux-mêmes taxés   d’être de « nouveaux modernistes ».  Henri Marrou  livre sa réaction personnelle dans un article d’Esprit ( octobre 1950), «  Du bon usage d’une encyclique », qui suscite des réactions indignées . Les partisans de l’ouverture (notamment  la majorité des  amis  d’Esprit)  ne peuvent admettre qu’il  y soutienne  « les inquiétudes exprimées » par Pie XII ;  or Marrou, en tant qu’ historien, dit avoir observé  que les idées riches et prometteuses des « initiateurs d’un puissant renouveau » de la pensée chrétienne » ont souvent servi  de « prodromes à l’erreur, à l’hérésie. » Mais il  dénonce aussi  la menace  «  que ces avertissements , ces condamnations «  ne servent de prétexte à une « nouvelle vague de terreur intégriste » ; « il n’est pas question  de prescrire aux savants catholiques d’abandonner les chantiers qu’ils avaient ouverts » ; au contraire, le « document pontifical » conduit à les poursuivre « avec une rigueur et une précision accrues ». Il rappelle aux  catholiques que leur Eglise n’est pas un parti totalitaire dont le Vatican serait le Politburo, et que les encycliques sont des poteaux indicateurs ( Péguy)  et n’entravent pas le libre exercice d’une  pensée intelligente.

Les « chrétiens progressistes ». Homme de gauche, Marrou  a signé  dans Le Monde (23 décembre 1955) l’appel  des intellectuels catholiques ( Mauriac, Suffert, Lacroix … ) intitulé «  Les catholiques peuvent voter à gauche ».  Mais il a toujours dénoncé le marxisme et le totalitarisme marxiste-léniniste comme incompatibles avec  les valeurs chrétiennes, et il s’inquiète  des relations trop étroites, qui se sont encore renforcées après la mort de Mounier, d’une importante fraction d’Esprit avec le marxisme. L’échec de  ses mises en garde l’amènera  à démissionner du comité directeur d’Esprit.

La béatification de Pie X ( 3 juin 1951) provoque des remous  dans le catholicisme français. Marrou publie  dans Esprit ( décembre 1951) une note intitulée « Sainteté et intégrisme » dans laquelle il fait observer  que Pie X a  laissé « s’abriter sous son nom et honoré  de sa bénédiction » des « manœuvres de basse police conduites  contre le modernisme avec un manque de charité déshonorant  pour le nom chrétien » - ce qui n’empêche pas  de vénérer pour ses vertus personnelles « la mémoire de ce saint homme ». Le 28 janvier 1942, le cardinal Liénart fait part à Marrou, au nom de la Commission permanente des cardinaux et archevêques de France, « l’émotion très attristée que ses membres ont éprouvée à la lecture de cette note ». Un rectificatif paraît dans Esprit , dans lequel Marrou  déplore que son texte ait  pu paraître « injurieux » et « méprisant », alors que son intention a été, comme toujours,  « d’être utile à l’Eglise de Dieu ». Dans une lettre à Marrou,  le cardinal Liénart  se déclare satisfait et reconnaît la droiture de ses  intentions.  Marrou  demeurera toujours  un adversaire résolu des intégristes, coupables selon lui de paralyser tout effort de pensée ou d’action dans l’Eglise, et cela par des moyens  indignes d’une terreur quasi policière, de calomnies et de dénonciations.  Il sera pris à partie par de jeunes activistes intégristes , puis insulté par lettre ( avec Etienne Borne et le père Chenu)  à l’occasion d’un débat «  Le Syllabus cent ans après » organisé par le Centre Catholique des Intellectuels Français le 3 décembre 1964.

Pour une Ecole unique. Dans son Protoschéma de réforme universitaire ( paru dans Esprit en 1944), Marrou  s’exprime en tant que chrétien sur  l’école confessionnelle : «  Au point de vue du croyant que je suis, l’idéal n’est pas la défense d’un ghetto de fidèles, c’est un christianisme largement ratonnant sur ce peuple encore tout chrétien de France. Je suis prêt à soutenir devant un concile de nos évêques que ce qui sauvera la foi dans notre pays ce n’est pas l’école-à-curé si vite odieuse, mais un apostolat de type J.E.C.en milieu laïque ». En mars 1945 Esprit publie une « Polémique autour de l’école libre» où s’expriment les points de vue divergents de Mgr Bornet notamment (évêque auxiliaire de Lyon), et de Marrou : « L’idéal clérical de l’école confessionnelle ne saurait être défendu » ; et  dans le « Journal à plusieurs voix » d’Esprit (juillet 1947) à propos de la laïcité : « Il nous faut une école nationale qui reconnaisse toutes les familles d’esprit », les établissements confessionnels étant intégrés au sein de l’école publique » . Dans Esprit de mars 1949( consacré à Propositions de paix scolaire »), il rappelle que l’école chrétienne est « l’héritière de la chrétienté médiévale latine », alors que la chrétienté en France au XXème siècle  devient peu à peu  une église missionnaire aux prises avec le monde païen comme aux premiers siècles, et qu’alors elle s’était coulée dans  les modèles  d’enseignement élaborés par le monde païen. Dans son rapport à la Commission Paul-Boncour  il précise :   «  Cette intégration serait  offerte, non imposée », et  il propose plusieurs modèles d’intégration, notamment celui des maîtres «  en fonction des titres exigés par l’Université [ … ] , avec titularisation après rapport d’inspection. »
En chrétien, Marrou ( en plein accord avec le SGEN)  se dit promoteur d’une laïcité ouverte, intégrant  les établissements  d’enseignement  « libre » qui seraient subventionnés  dans la mesure où ils  assureraient  pleinement un service public, et incluant dans les écoles publiques un enseignement  de la religion facultatif.

La fondation de la revue « Les quatre fleuves » : Le projet en prend forme dès 1968, quand (écrit le Père Daniélou)  «  de jeunes universitaires autour d’Henri Marrou et de Mgr Guimet cherchent à créer une tribune où ils pourront faire entendre leurs voix d’intellectuels chrétiens dans le désordre des idées qui s’est instauré ». Après Vatican II et  dans la mouvance de mai 68, on constate en effet d’un côté le succès de la « théologie de la libération », et de l’autre  le regroupement  des traditionnalistes en « silencieux de l’Eglise », voire leur dissidence auprès de   l’évêque Mgr Lefebvre  ( qui sera suspendu en 1976). Marrou et ses amis (Mgr Guimet, Marie-Josèphe Rondeau) projettent d’ aider « à la recherche et à la réflexion religieuse » à l’exemple de Newman et des Tractariens d’Oxford.

Le  premier numéro  des « Quatre fleuves » paraît en 1973, le dernier, posthume, en 1980. Le comité de direction comprend : Fernand Guimet, Jean Laloy, Henri Marrou, Michel Meslin,Charles Pietri, M.-J. Rondeau, Paul  et Georgette Vignaux .  Sept numéros à thème en paraissent du vivant de Marrou, aux Editions du Seuil  : Dieu connu en Jésus-Christ (1973), Espérance chrétienne et avenir humain ( 1974), Liberté du chrétien dans la société civile (1974), Le Christ, visage de Dieu (1975) Le peuple de Dieu ( 1975), Peut-on parler de Dieu (1976), Lecture actuelle de la Bible ( 1977). La revue ouvre ses colonnes  à des théologiens, historiens, et autres spécialistes  reconnus  -  à commencer par Marrou lui-même ( voir notamment « Jésus de Nazareth et Dieu d’Abraham » dans le N° 1, « Brève histoire de l’exégèse critique du Nouveau Testament » dans le n°7, participation à tous les liminaires). Tous s’expriment  dans l’esprit de liberté instauré par Vatican II, et dans la fidélité aux fondements de la foi.